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Coupe de l’America : Saut quantique ou saut dans le vide ?

Il était une fois le plus vieux trophée sportif du monde qui reposait sur une simple feuille de papier appelée Deed of Gift. Ce DoG est peut-être le document juridique qui a fait couler le plus d’encre et travailler le plus d’avocats de tous les temps ! Il parlait de défi entre un Defender et un ou plusieurs challengers. Ce défi était lancé par un Seigneur – le propriétaire du bateau et pilote du projet – qui se choisissait un chevalier – le skipper-barreur – pour aller guerroyer.

Pour gagner ce trophée il fallait, le meilleur propriétaire, le meilleur barreur, le meilleur tacticien, le meilleur équipage, le meilleur bateau et les meilleurs avocats. S’il y avait plusieurs challengers, ils se sélectionnaient entre eux et l’heureux élu rencontrait le defender qui s’entrainait dans son coin sans repère concurrentiel ce qui faisait monter l’excitation. La lutte était âpre, au contact, et il fallait autant de neurones que de muscles pour trouver le moyen de passer en tête quand on était derrière. L’originalité de cette formule et la simplicité du duel faisait de la Coupe un évènement planétaire auquel même un Président des USA en exercice, JFK, assistât au premier rang. Une quille à ailettes – marrant en cette période de « foilie » – mettait fin à ce bel ordonnancement et la Coupe se mit à voyager jusqu’à ce qu’un Suisse, Ernesto Bertarelli, aille l’arracher aux antipodes. Au lieu de la faire à Genève sur le lac – ce qui aurait eu quand même de la gueule mais pas possible selon le DoG -, il alla la poser à Valence sur un plan d’eau sans goût ni grâce où il fallut tout construire. En créant le club des challengers alors qu’il était le Defender, il se mit dans une position intenable et Oracle qui eut le choix des armes lança un trimaran de 90’ avec une aile rigide plus grande que celle d’un A380 qui battit Alinghi à plate couture.

Ce fut le début d’une nouvelle ère pour la Coupe qui, aux mains avides de Larry Ellison et Russell Coutts, rentra dans le monde du business, de la haute technologie et des medias numériques. Les bateaux se mirent à voler (AC70), rendant la Baie de San Francisco presque trop petite. D’un modèle d’évènement conventionnel reposant sur un financement apporté par les concurrents,  les sponsors et les collectivités avec une diffusion media aussi large que possible, on est passé à un business plan avec des objectifs d’entreprise et donc de forte rentabilité et une diffusion médias payante. Certes on se souvient de ces premiers bateaux à voler à des vitesses phénoménales et de la remontada d’Oracle sous l’impulsion de Jimmie Spithill. On se rappelle moins que sur les images on voyait un public à quai famélique au regard des ambitions affichées et que face à ce ROI* insuffisant pour la ville dont la contribution fut considérable, la Coupe fut priée d’aller voir ailleurs. On se rappelle également, qu’à la télévision, 45 nœuds ne se voient guère plus que 20 et que le coût des bateaux était devenu exorbitant.

Aujourd’hui la Coupe a atterri dans cette charmante destination pour jeunes mariés New Yorkais qui n’ont pas le temps ou l’argent d’aller ailleurs que sont les Bermudes, les bateaux font 50 pieds sur lesquels 4 Shadocks pompent et 2 jouent à la game boy avec un format de course juste impossible à mémoriser.

Pire, avec les AC45, elle est devenue une épreuve de plus dans le patchwork de la voile ou le public ne sait pas hiérarchiser entre Route du Rhum, Vendée Globe, JO et autre Volvo Race. Ce positionnement à part qu’avait la Coupe a disparu et elle est rentrée dans le rang. Tout ça sur fond de baisse continue de la pratique de la voile de compétition (temps, argent, efforts, risques…) ce que les grands chantiers ont anticipé en offrant au marché des caravanes flottantes hyper confortables faites pour naviguer par moins de 20 nœuds de vent…ou au moteur, ne s’impliquant guère dans la compétition.

Ce constat pessimiste implique-t-il que la Coupe est pleine et va couler?

Rien n’est moins sûr…

 

La Coupe, par son niveau d’excellence à tous égards, a toujours été le reflet de son époque. La perte de la Coupe par l’Angleterre est concomitante du déclin de l’Empire britannique puis elle traverse l’ère industrielle avec les Sir T Lipton et autres tycoons fortunés pour reprendre dans l’air moderne sur un modèle similaire avec des bateaux moins couteux aux mains des Bich, Turner, Bond, Faye ou Bertarelli et finalement Ellison. Avec les époques ont évolué l’ordre des valeurs et pour résumer on est passé de l’admiration de la réussite industrielle à la contemplation passive d’une fortune financière signe d’un capitalisme débridé. Finie l’histoire de l’ascension d’un homme, la vie de Larry Ellison ne fait rêver personne et personne ne connait les patrons d’Artemis et de Softbank. Heureusement, il y a  Sir Ben Ainslie et Franck Cammas qui ne sont pas originaires du monde des affaires mais au contraire des professionnels de la voile internationalement reconnus. Donc sur ce point, le schéma est différent mais leur ascension du plat-bord d’un dériveur aux commandes de leurs défis est un signal aussi fort que positif et potentiellement hyper médiatique en cas de victoire.

Cela marque aussi que la voile est parfaitement en phase avec la professionnalisation du sport : Comme au foot, au tennis, au golf, au rugby ou au basket, il y a des centaines de navigateurs professionnels qui gagnent très bien leur vie et sont appelés sur les divers bateaux dans diverses courses tout au long de l’année pour leur talent et leurs performances, ceux de l’America’s Cup étant au sommet de la pyramide des gains. Évidemment on ne vend pas encore de maillots floqués du nom des coureurs mais il y a déjà des griffes ou des marques liées à la Coupe, à commencer par Louis Vuitton ou Prada. L’identification est différente mais cela génère un business significatif en rapport à l’audience du sport voile avec surement un excellent ratio en valeur.

Un élément différencie fortement la Coupe d’autres évènements : le format même de l’évènement. L’époque étant à la normalisation et la dictature de l’argent, la tentation était forte pour la plupart de participants de transformer la Coupe en un vaste championnat biennal professionnel. Les grands clubs de foot Européens ont été tentés de créer une ligue fermée à l’image du basket US, pour aller à un plus haut niveau financier et médiatique. La pression de l’UEFA, sous l’impulsion de Michel Platini, a eu raison de ce qui n’aurait fait qu’éloigner encore plus l’élite de la masse des pratiquants. On voit où cela mène quand la manne financière excessive domine : L’équipe nationale d’Angleterre est loin d‘être compétitive alors que son championnat est le plus attractif avec les joueurs les mieux payés au monde. Évidemment les stades sont pleins et la ferveur du public justifie l’immense manne télévisuelle.

Les kiwis n’ont d’ores et déjà pas accepté une épreuve tous les 2 ans en circuit fermé et s’ils gagnent, cette initiative aura fait long feu. A l’inverse, la stabilité du circuit accentuera la professionnalisation, le niveau sportif, le ROI pour les sponsors et le développement technique continu. Alors quel modèle la Coupe adoptera-t-elle ? Celui du foot Européen ou celui du basket US ?

On a passé en revue l’épreuve, le propriétaire et l’équipage, un peu de juridique et donc il reste, pour gagner, le bateau. Pour le moment, les foilers ont tué le match racing et ce n’est guère passionnant tactiquement de voir les bateaux partir chacun de leur côté pour se recroiser ensuite.  Mais nous en sommes au début de l’histoire et quand le vol sera maitrisé, ils iront plus au contact. J’en veux pour preuve l’évolution des départs au cours de la dernière Coupe alors que la ligne n’était plus face au vent où, manche après manche, ils ont accumulé de l’expérience les conduisant à trouver des tactiques pour arriver en tête à la bouée de dégagement.

Et puis, la Coupe ayant toujours cultivé le secret, on ne sait pas encore grand-chose de ces bateaux sauf le Neozed à pédales ! Il est clair que les technologies mises en œuvre non seulement s’inspirent de l’aéronautique et de la formule 1 mais vont probablement leur apporter aussi en retour, sans parler de nos bateaux IRC sur lesquels les foils et autres DSS commencent à poindre.

En phase avec son époque une fois encore, la Coupe produit des bateaux dans lesquels la technologie numérique  joue un grand rôle et a permis de faire des avancées très rapides dans les développements, impliquant les meilleurs architectes et ingénieurs. Espérons ne pas aller trop loin en la matière : La Formule 1 en a fait l’amère expérience et a dû revenir en arrière car l’assistance du stand était telle que les voitures étaient pratiquement télécommandées. Il est à craindre que Larry, empereur du Big Data, ait un avantage compétitif durable en la matière : Plus ce sera numérique plus Oracle sera inatteignable, moins les navigants n’auront d’initiative. À la vitesse de ces bateaux, l’Intelligence Artificielle prendra plus vite les décisions tactiques que n’importe quel barreur ou tacticien. Opportunité ou risque ?

Un autre point de connexion avec le monde contemporain: L’environnement. Ces bateaux, qui ont de grands besoins énergétiques, ne sont mus que par l’énergie humaine des 2/3 de l’équipage qui ne font que mettre un circuit hydraulique sous pression. Bizarrement, voilà une règle intangible de la course à la voile qui n’a pas été remise en cause : On aurait pu imaginer de rechercher des solutions éolienne et solaire : Quitte à être disruptif, autant aller au bout !

Concluons en parlant du terrain de jeu : on est simplement passés d’un grand losange à un petit  quadrilatère – qui comporte le même nombre de côtés – et d’une course aléatoire longue à une durée courte et maitrisée. Ainsi la Coupe a inventé la voile de stade et avec elle la possibilité de tournage TV depuis la terre pour diffusion live et de commentaires au haut-parleur pour le public des tribunes. Si le jeu en vaut la chandelle, si les matchs sont excitants, si les histoires sont belles et l’ensemble bien médiatisé, il y aura du public. Peut-être pas le même que celui des pratiquants et passionnés de voile, qui ne prendront pas un abonnement à Canal + seulement pour la Coupe, mais une nouvelle catégorie plus jeune et adepte du sport-spectacle, surf, kite, skate ou snowboard.

In fine, si la Coupe actuelle ne soulève pas l’enthousiasme à priori et rompt avec une tradition de 166 ans, c’est l’histoire qu’elle va écrire au cours de cette édition qui va décider de son succès ; il y a tant de nouveaux paramètres qu’il est bien difficile de faire un pronostic. Mais, dans ce monde numérique qu’elle a embrassé en soulevant tant d’interrogations, les choses sont binaires : ou ça passe et la Coupe basculera vraiment dans une nouvelle ère ou ça casse et dans ce cas, le vilain pichet retournera dans une vitrine poussiéreuse en attendant mieux.

 

Philippe SERENON
Past Président de l’UNCL et du défi Areva

 

3 réponses
  1. Jeanlouis jeannin
    Jeanlouis jeannin says:

    De l optimist à la coupe de l america, toutes les voiles existent et peuvent cohabiter. Les traditions sont indispendables mais ne doivent pas bannir l évolution. Les erreurs ont toujours participés aux progrés

  2. Thierry NAVARRE
    Thierry NAVARRE says:

    Bravo Philippe…On ne peut pas mieux exprimer cette situation. Admirateur connaisseur, j’ainopté ces derniers jours pour la figaro….

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